Médias, lobbys et climat : sur la trace des faussaires de l’information

Médias, lobbys et climat : sur la trace des faussaires de l’information

Dimanche, Novembre 30, 2025

Michel VIALATTE , Expert en gouvernance et stratégies territoriales, écrivain 

1 novembre 2025

Auteurs

Olivier PRETRE-BOSSON, expert-consultant international, président de l’Académie du Climat Suisse, président de Mission Planète Terre et Michel VIALATTE, expert-consultant international, cofondateur de Mission Planète Terre et ancien directeur général de Syndicat interdépartemental du grand cycle de l’eau (France),

Dix ans après les Accords de Paris, la désinformation climatique demeure un frein majeur à l’action. Alors que la température mondiale dépasse désormais le seuil de + 1,5 °C, les médias occupent un rôle essentiel : informer avec rigueur, traduire la science, éveiller les consciences et inciter chacun à agir.

🇫🇷 Synthèse

Dix ans après les Accords de Paris, la désinformation climatique demeure un frein majeur à l’action. Alors que la température mondiale dépasse désormais le seuil de + 1,5 °C, les médias occupent un rôle essentiel : informer avec rigueur, traduire la science, éveiller les consciences et inciter chacun à agir. Pourtant, selon le Panel international sur l’environnement de l’information et l’association Quota Climat, plus de 500 cas de fausses informations ont été recensés en huit mois dans les médias audiovisuels français et brésiliens. L’éolien concentre à lui seul plus de la moitié des campagnes de désinformation, malgré les démentis formels de la Commission de régulation de l’énergie (CRE) et de RTE. Les scientifiques, tels Emma Haziza et Serge Zaka, deviennent parfois la cible d’attaques personnelles violentes lorsqu’ils rappellent les faits : le réchauffement actuel est d’origine humaine. Cette agressivité, amplifiée par certains médias et acteurs politiques, vise à décrédibiliser la science pour retarder les décisions. Le phénomène n’est pas propre à la France : au Brésil, les grands groupes agricoles influencent le traitement du climat ; en Suisse, la neutralité scientifique est mieux protégée ; au Japon, l’accent est mis sur la résilience plus que sur la responsabilité industrielle. Derrière cette désinformation, de puissants lobbys publics et privés – États, multinationales, think tanks – manipulent l’opinion à coup de rapports falsifiés et de campagnes numériques. Pour y faire face, la clé est locale : garantir à chaque citoyen l’accès à des données climatiques fiables, vérifiables et partagées, afin que chacun puisse, selon le principe « Penser global, agir local », confronter la science à l’observation de son propre territoire.ter chacun à agir. Pourtant, selon le Panel international sur l’environnement de l’information et l’association Quota Climat, plus de 500 cas de fausses informations ont été recensés en huit mois dans les médias audiovisuels français et brésiliens. L’éolien concentre à lui seul plus de la moitié des campagnes de désinformation, malgré les démentis formels de la Commission de régulation de l’énergie (CRE) et de RTE. Les scientifiques, tels Emma Haziza et Serge Zaka, deviennent parfois la cible d’attaques personnelles violentes lorsqu’ils rappellent les faits : le réchauffement actuel est d’origine humaine. Cette agressivité, amplifiée par certains médias et acteurs politiques, vise à décrédibiliser la science pour retarder les décisions. Le phénomène n’est pas propre à la France : au Brésil, les grands groupes agricoles influencent le traitement du climat ; en Suisse, la neutralité scientifique est mieux protégée ; au Japon, l’accent est mis sur la résilience plus que sur la responsabilité industrielle. Derrière cette désinformation, de puissants lobbys publics et privés – États, multinationales, think tanks – manipulent l’opinion à coup de rapports falsifiés et de campagnes numériques. Pour y faire face, la clé est locale : garantir à chaque citoyen l’accès à des données climatiques fiables, vérifiables et partagées, afin que chacun puisse, selon le principe « Penser global, agir local », confronter la science à l’observation de son propre territoire.

🇬🇧 Summary

Ten years after the Paris Agreement, climate disinformation remains one of the main barriers to action. As global temperatures now exceed +1.5 °C above pre-industrial levels, the media’s role is more crucial than ever — to translate science into understanding, raise awareness, and inspire action. According to the International Panel on Environmental Information and Quota Climat, more than 500 cases of false or misleading climate news were identified in only eight months across French and Brazilian media. Wind energy alone accounted for over half of all disinformation campaigns, despite formal rebuttals from France’s Energy Regulation Commission (CRE) and RTE, the national grid operator. Scientists such as Emma Haziza and Serge Zaka have become targets of repeated personal attacks for presenting evidence of human-driven warming. Such hostility, often amplified by certain political movements and media outlets, undermines scientific credibility and delays public action. The issue is global: in Brazil, agribusiness groups shape editorial lines; in Switzerland, scientific neutrality is safeguarded; in Japan, climate is discussed through resilience rather than industrial responsibility. Behind this orchestrated confusion lie powerful public and private lobbies — governments, corporations, and think tanks funding falsified data and pseudo-scientific reports to sow doubt. The best defense starts locally: every citizen should have access to reliable, transparent climate data to connect global science with their own observations. “Think globally, act locally” is more than a slogan — it’s the antidote to climate disinformation.

Article

Dix ans après la signature de l’Accord de Paris (2015), la réponse à la crise climatique devient plus urgente que jamais : Entre février 2023 et janvier 2024, la température moyenne mondiale a dépassé pour la première fois le seuil de + 1,5 °C par rapport à la période 1850-1900. Les crises écologiques progressent et leurs conséquences sont désormais palpables : elles sont matérielles, démocratiques et humaines.

Les leviers pour y remédier sont nombreux, mais l’un d’entre eux reste prioritaire : la mobilisation des médias et des journalistes, c’est-à-dire la production d’une information environnementale exacte, précise et de qualité.

Le rôle-clé des médias dans la transition écologique

Le sixième rapport du GIEC l’affirme : « les médias jouent un rôle crucial dans la formation des perceptions, de la compréhension et de la volonté du public à agir vis-à-vis du changement climatique » (page 2516). Au-delà du simple relais d’information, ils sont les médiateurs indispensables entre la science et la société. En donnant à voir les effets concrets du dérèglement climatique, en rendant accessibles les données scientifiques et en montrant des exemples d’adaptation réussie, ils contribuent à éveiller les consciences. Un journalisme climatique exigeant et documenté peut susciter des changements de comportements individuels et collectifs : encourager les citoyens à réduire leur empreinte carbone, inciter les entreprises à adopter des pratiques plus durables, pousser les décideurs politiques à agir. En somme, informer sur le climat, c’est déjà agir pour lui.

En informant davantage et mieux, en enquêtant en profondeur, les médias peuvent déjouer l’inertie et se positionner comme un contre-pouvoir efficace. Pour que les citoyens et les décideurs politiques du monde entier puissent enclencher les actions climatiques nécessaires, il est essentiel qu’ils aient accès à des informations précises, cohérentes, fiables, documentées et transparentes sur les causes et les conséquences du changement climatique, ainsi que sur les solutions à mettre en œuvre pour y remédier.

Cependant, la réponse humaine à la crise climatique est entravée, et parfois même retardée, par la diffusion d’informations trompeuses, comme l’a récemment établi le Panel international sur l’environnement de l’information (International Panel of the Information Environment (IPIE)[1]

L’association Quota Climat[2] a utilisé une intelligence artificielle pour passer au crible l’ensemble des chaînes de télévision et des radios afin d’identifier les fausses informations, puis elle a soumis ses résultats à des vérificateurs indépendants. En huit mois seulement, 530 cas de mauvaise information sur le climat ont été détectés – soit plus de deux par jour – dont 19 campagnes de désinformation organisées et plusieurs sujets relayant de fausses affirmations.

Sans grande surprise, le sujet des énergies renouvelables, et notamment des éoliennes, représente plus de la moitié de ces campagnes. Il est dit et répété, par exemple, qu’elles feraient exploser le prix de l’électricité[3] : cela est faux. La Commission de régulation de l’énergie a formellement démenti ces propos. Selon la CRE, l’éolien et le solaire n’ont pas provoqué une explosion des factures : leur soutien représente très modestement la facture globale. (France Renouvelables, 29/06/2025). De même, lorsqu’il est affirmé que les éoliennes seraient inefficaces ou inutiles, RTE, l’entreprise gestionnaire du réseau de transport d’électricité, en démontre chaque jour l’utilité pour la stabilité du système énergétique français.

La désinformation et la violence des attaques contre la science

Plus surprenant encore, la canicule de l’été 2025 a fait monter le thermomètre de l’intox. Lors des événements extrêmes, la désinformation climatique explose, observe Eva Morel, secrétaire générale de Quota Climat.

Les scientifiques eux-mêmes en subissent désormais les conséquences : les attaques personnelles et répétées contre les climatologues et agro-climatologues se multiplient. Des chercheurs comme Emma Haziza ou Serge Zaka sont pris pour cibles dès qu’ils publient des analyses démontrant, preuves à l’appui, l’intensification du réchauffement liée à l’activité humaine. Sur les réseaux sociaux comme dans certaines tribunes médiatiques, ces chercheurs sont caricaturés, discrédités, voire harcelés. Cette violence ad hominem, souvent orchestrée ou amplifiée par des mouvances climato-sceptiques, a pour effet d’intimider la parole scientifique et de fragiliser le débat public.

Certaines formations politiques - et le Rassemblement national, souvent cité, n’est pas, loin de là, la seule dans ce cas -, utilisent ces débats pour nourrir le doute et justifier l’inaction. Quant aux médias français, plusieurs relaient encore des discours minimisant les effets du changement climatique ou contestant le consensus scientifique, parfois sous couvert de « débat équilibré ». Ainsi, Sud Radio a été signalée à plusieurs reprises par l’ARCOM pour la fréquence de ses propos climato-sceptiques, et CNEWS fait également partie des chaînes les plus critiquées par les observateurs indépendants. À l’inverse, RFI est citée comme un exemple de rigueur, cependant qu’à France Inter, bien qu’aucune désinformation n’y soit relevée, le temps d’antenne consacré au climat reste limité (à peine 4 %).

Regards internationaux : Brésil, Suisse, Japon

Au Brésil, les médias parlent moins de climat : deux fois moins de sujets qu’en France, et très peu de place accordée aux luttes locales, sans doute en raison de la proximité de certaines rédactions avec les familles de l’agrobusiness. La Suisse, à l’inverse, se distingue par une forte exigence de neutralité scientifique : les grandes rédactions collaborent régulièrement avec des climatologues et disposent de cellules de vérification dédiées. Le Japon, enfin, illustre un autre modèle : la presse y aborde le changement climatique sous l’angle de la résilience, de la préparation aux catastrophes et de l’innovation technologique, mais évoque encore trop rarement les responsabilités industrielles dans les émissions de gaz à effet de serre.

Les lobbys de la désinformation

Derrière cette désinformation climatique se cachent de puissants lobbys publics et privés, étatiques ou multinationaux, qui ont beaucoup à perdre d’une transition écologique rapide. Certains États, comme les États-Unis de l’ère Trump, ont délibérément remis en cause les travaux scientifiques pour affaiblir la régulation environnementale. De grandes entreprises des secteurs pétrolier, automobile ou chimique ont financé la production de données falsifiées et de rapports pseudo-scientifiques pour semer le doute sur les causes du réchauffement. Leur stratégie repose sur des moyens considérables : campagnes de relations publiques, think tanks complaisants, experts autoproclamés invités sur les plateaux, contenus sponsorisés sur les réseaux sociaux. Ce brouillage de l’information crée une apparente controverse scientifique qui retarde les décisions, divise les opinions et mine la confiance collective.

Agir à deux échelles contre la désinformation

Face à cette offensive mondiale, par laquelle non seulement la désinformation ralentit l’action climatique, encombre le débat et fragilise la démocratie, il faut agir à une échelle internationale et appeler les Etats à s’emparer de ce sujet dès la prochaine COP sur le climat.

Cette conférence de l’ONU à Belém, la COP 30 se prépare actuellement avec on l’espère de de nouveaux engagements pour réduire les émissions de CO2. Les COP sont toujours des moments importants et très intenses pour certes alerter, mais aussi pour permettre aux générations futures d’espérer un monde meilleur.

Mais l’échelle locale devient aussi un levier essentiel. Dans chacun de nos territoires de vie, disposer de données fiables et accessibles sur le climat est un droit démocratique.

Les élus locaux ont la responsabilité de rendre publiques des informations attestées, issues d’observatoires régionaux, d’agences nationales ou de programmes scientifiques reconnus. C’est à cette condition que le principe « Penser global, agir local » peut réellement prendre sens : chacun, à son niveau, doit pouvoir confronter ces données à sa propre expérience empirique – la sécheresse d’un été, la fréquence des inondations, l’évolution des rendements agricoles. Favoriser cette appropriation citoyenne de la science, c’est donner à chacun les moyens de lutter contre la désinformation climatique et de participer, en connaissance de cause, à la transition écologique.

[1] L'IPIE, organisation à but non lucratif lancée en 2023, dont le siège social est à Zurich (Suisse), est le seul organisme scientifique qui organise, évalue et valorise systématiquement la recherche dans le but d'améliorer l'environnement in Quota Climat, Data for Good & Science Feedback. Cartographie de la désinformation climatique dans les médias français et brésiliens (rapport sur les médias audiovisuels – France/Brésil, janvier-août 2025). Publié le 21 octobre 2025. Disponible en ligne

[2] Quota Climat, Data for Good & Science Feedback. Cartographie de la désinformation climatique dans les médias français et brésiliens (rapport sur les médias audiovisuels – France/Brésil, janvier-août 2025). Publié le 21 octobre 2025. Disponible en ligne.

[3] Un article du site France Renouvelables intitulé « Non, l’éolien et le solaire n’ont pas fait doubler la facture d’électricité en France : ces énergies ont au contraire contenu les hausses ! » (29 juin 2025) indique que les autorités compétentes, notamment la Commission de régulation de l’énergie (CRE) et Réseau de Transport d’Électricité (RTE), montrent que l’impact des énergies renouvelables sur la facture des ménages est limité voire remplit un rôle d’amortisseur. Le même article fourni un chiffre : « en 2025, la part de la CSPE (charge de service public de l’électricité) dédiée à l’éolien et au solaire est tombée à environ 3,8 milliards d’euros » sur un total de plus de 9,5 milliards. Cela montre que le soutien aux EnR ne constitue pas une « explosion » massive de coûts pour les consommateurs.

Michel VIALATTE Auteur

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